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1/03/2010

La vérité sur Marie (1)

"Il y a des jours ainsi, à la fin de l'été, qui restent confinés du matin jusqu'au soir dans cette chaleur statique qui enveloppe les corps et engourdit l'esprit, et je finis par me rendre compte que ce qui rendait la crique si étrange ce jour là, c'était qu'il n'y avait plus de bleu dans le paysage. On eut dit que, à l'aide d'un logiciel de retouche d'image qui permet d'enlever une seule couleur à la fois, le bleu avait été entièrement effacé du décor sans que le reste de la gamme chromatique en eût été affecté. Le bleu avait disparu, le bleu habituel, le bleu radieux, le bleu éclatant du ciel et de la mer, le bleu endémique de la Méditerranée, s'était évaporé de la nature. Tout n'était que brumes de chaleur et blanc ouaté saturé de lumière. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas d'air, rien, pas la plus légère brise pour faire onduler un jonc dans la crique - comme si le vent accumulait ses forces pour la tempête qui se déclencherait dans la nuit."

La vérité sur Marie - Jean-Philippe Toussaint (Minuit)

Nurse With Wound - Funeral For Perez Prado

4/20/2009

Fuir (2)

"Je serrais les hanches de Li Qi devant moi, je me plaquais contre son corps, ma poitrine contre son dos, je respirais l'odeur de sa peau qui allait se mêler à celle de la nuit chaude,et plus je me serrais contre elle, plus je la sentais participer à cette étreinte muette, clandestine et cosmique, d'abord comme ignorante de la promiscuité manifeste de nos corps sur la moto, trop absorbée par la furie du vent et l'urgence de la fuite. Des lueurs blanches glissaient en permanence à côté de nous le long de la route entre le ciel et la terre, le vaste ciel d'été semblable à l'univers ou à un paysage mental de phosphènes, scintillements de minuscules taches électriques rouges et bleues qui clignotaient, linéaments, pointillés et zébrures, et je finis par ne plus regarder la route, les arbres, les lignes blanches continues sur le sol, par ne plus regarder le ciel et les étoiles, j'avais pris la main de Li Qi et je la serrais dans la mienne, fuyant main dans la main dans la nuit cet instant immobile et sans fin."

Jean-Philippe Toussaint - Fuir ( Minuit)

4/18/2009

Fuir

"Je marchais dans la nuit tiède, perdu dans mes pensées, remontais Nanjing Road, indifférent au bruit et à l'animation des boutiques illuminées de néons chamarrés. Mes pas aimantés par le fleuve, je finissais toujours par déboucher sur le Bund, accueilli par son air marin et ses embruns. Je traversais le passage souterrain, et je déambulais lentement le long du fleuve, laissant traîner le regard sur la rangée de vieux bâtiments européens aux toits illuminés qui éclairaient la nuit d'un halo de lumière verte dont les pâleurs d'émeraude se réflétaient en tremblant dans les eaux du Huangpu. Sur l'autre rive, par delà les flôts encrassés de déchets végétaux, boues et algues qui stagnaient dans l'obscurité dans un ressac majestueux en suspension à la surface de l'eau, se lisait dans le ciel comme dans les lignes de la main la ligne futuriste des gratte-ciel de Pudong, avec la boule caractéristique de l'Oriental Pearl, et plus loin, sur la droite, comme en retrait, modeste et à peine éclairée, la majestée discrète de la tour Jinmao. Accoudé au parapet, pensif, je regardais la surface noire et ondulante du fleuve dans l'obscurité, et je songeais à Marie avec cette mélancolie rêveuse que suscite la pensée de l'amour quand elle est jointe au spectacle des eaux noires dans la nuit."

Fuir - Jean-Philippe Toussaint ( Minuit)

3/04/2009

Faire l'amour

C'est le titre d'un livre de Jean-Philippe Toussaint que j'aime beaucoup.

Extrait :


"Marie continuait de me regarder, le visage intense et immobile, le corps paré de sa robe de collection en soie bleue étoilée, strass et satin, laine chinée et organza, son manteau de cuir noir drapé à la manière d'un châle négligemment jeté sur les épaules. Elle fumait en silence, dans une aura embrumée de mélancolie rêveuse qui paraissait sortir nonchalemment de ses lèvres pour partir en fumée vers le plafond".

J'ai lu çà en écoutant des morceaux au piano de Jason "Spaceman" Pierce sur la bande originale de Mr Lonely, une découverte tardive mais précieuse. Je me suis senti partir en fumée.