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6/06/2010

Beautiful People (2)

"Hébétés, bourrés de coke pour oublier la solitude, pour oublier le néant. "Nous n'avions jamais le temps de comprendre les gens, nous étions tellement occupés à courir après des illusions" ajoute Diane. Et après avoir plané, il faut bien atterrir : la vie le lendemain, vide et fracassée, encombrée de l'extase de la nuit précédente, la gueule de bois et les mains tremblantes, l'inanité au-delà de l'illusion."


Beautiful People - Saint Laurent, Lagarfeld : splendeurs et misères de la mode - Alicia Drake (Gallimard - 2008)

5/25/2010

L'entrée des fantômes (2)

"De l'autre côté de la nuit se devine le bleu du ciel, un bleu comme noir. Les fantômes sont évaporés. Cela fait un moment que la voiture roule dans le bruit étale doux lointain d'une machine de velours, il semble le bruit même de l'ombre. Renversé sur la banquette, à travers la vitre ornée de fleurs de givre je contemple au dessus de moi le point lumineux qui poursuit sa ronde perpétuelle dans la voute étoilée, je m'aperçois que je tiens le stylo près de mon visage, distraitement dans un souffle que j'expire Ahhh ... un fragment de laque se déboîte vers l'intérieur, glisse sur le côté, dévoile une membrane transparente Ahhh"

Jean-Jacques Schuhl - Entrée des fantômes (Gallimard)

5/01/2010

Beautiful People

"Depuis toujours, Corey est dans la fascination de l'image, point de départ de son attirance pour la notion de mode, les mannequins et Andy Warhol, lequel est non seulement un grand manipulateur de l'image dont la démarche proprement dite consiste à décrire la surface des choses, qu'il s'agisse du président Mao ou d'une chaise électrique. La relation sentimentale malheureuse qu'il vit alors n'est que la continuation de cette problématique, puisque l'homme qu'il poursuit est amoureux non pas de lui mais de son reflet. "Je n'avais pas un vrai travail, je n'étais pas un vrai mannequin, en fait je n'étais rien, explique-t-il. Tout ce que j'avais, c'était moi. La jeunesse et l'énorme pouvoir de séduction que l'on peut avoir à cet âge : voilà sur quoi je pouvais compter." Description qui s'applique à nombre de garçons et de filles qui à cette époque de triomphe de l'apparence vivaient de leur image"

Beautiful People - Saint Laurent, Lagarfeld : splendeurs et misères de la mode - Alicia Drake (Gallimard - 2008)



3/07/2010

L'Horizon

"Ces fragments de souvenirs correspondaient aux années où votre vie est semée de carrefours, et tant d'allées s'ouvrent devant vous que vous n'avez que l'embarras du choix. Les mots dont il remplissait son carnet évoquaient pour lui l'article qu'il avait envoyé à une revue d'astronomie. Derrière les événements précis ou familiers, il sentait bien tout ce qui était devenu une matière sombre : brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettre perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés et celle et ceux que vous avez croisé sans même le savoir. Comme en astronomie cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de la vie. Elle était infinie. Et lui, il répertoriait dans son carnet quelques faibles scintillements au fond de cette obscurité. Si faibles, ces scintillements, qu'il fermait les yeux et se concentrait, à la recherche d'un détail évocateur lui permettant de reconstituer l'ensemble, mais il n'y avait pas d'ensemble, rien que des fragments, des poussières d'étoiles."

Patrick Modiano - L'Horizon (Gallimard)

2/20/2010

L'Amérique (1)

"Je me souviens, un soir de décembre froid et lumineux à New York, d'avoir suggéré à un ami qui se plaignait d'être là depuis trop longtemps de venir avec moi à une fête où il y aurait, lui promis-je avec l'ingéniosité triomphante de mes vingt-trois ans, "de nouveaux visages". Il rit à s'en étouffer, littéralement, au point que je dus baisser la vitre du taxi et lui taper dans le dos. "De nouveaux visages, finit-il par dire, ne me parle pas de nouveaux visages". Apparemment la dernière fois qu'il était allé à une fête où on lui avait promis des "nouveaux visages", ça s'était résumé à quinze personnes dans une pièce, et il avait déjà couché avec cinq des femmes et devait de l'argent à tous les hommes sauf deux. Je ris avec lui, mais les premières neiges venaient de commencer à tomber et les immenses sapins de Noël scintillaient de jaune et blanc à perte de vue le long de Park Avenue et j'avais une robe neuve et il ne se passerait pas très longtemps avec que je ne comprenne la morale particulière de cette histoire."

Joan Didion - L'Amérique (Grasset)

1/03/2010

La vérité sur Marie (1)

"Il y a des jours ainsi, à la fin de l'été, qui restent confinés du matin jusqu'au soir dans cette chaleur statique qui enveloppe les corps et engourdit l'esprit, et je finis par me rendre compte que ce qui rendait la crique si étrange ce jour là, c'était qu'il n'y avait plus de bleu dans le paysage. On eut dit que, à l'aide d'un logiciel de retouche d'image qui permet d'enlever une seule couleur à la fois, le bleu avait été entièrement effacé du décor sans que le reste de la gamme chromatique en eût été affecté. Le bleu avait disparu, le bleu habituel, le bleu radieux, le bleu éclatant du ciel et de la mer, le bleu endémique de la Méditerranée, s'était évaporé de la nature. Tout n'était que brumes de chaleur et blanc ouaté saturé de lumière. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas d'air, rien, pas la plus légère brise pour faire onduler un jonc dans la crique - comme si le vent accumulait ses forces pour la tempête qui se déclencherait dans la nuit."

La vérité sur Marie - Jean-Philippe Toussaint (Minuit)

Nurse With Wound - Funeral For Perez Prado

12/15/2009

En rade (2)

"Une alanguissante tristesse l'accabla, une tristesse autre que celle qui l'avait poigné, pendant la route. La personnalité de ses angoisses avait disparu; elles s'étaient élargies, dilatées, avaient perdu de leur essence propre, étaient sorties, en quelque sorte de lui même, pour se combiner à cette indicible mélancolie qu'exhalent les paysages assoupis sous le pesant repos des soirs; cette détresse vague et noyée, excluant la réflexion, détergeant l'âme de ses transes précises, endormant les points douloureux, lénifiant la certitude des exactes souffrances par son mystère, le soulagea."

J-K Huysmans - En rade (folio)

The Cure - Seventeen Seconds

En rade

"Les nuées guerroyantes du ciel s'étaient enfuies; au solennel fracas du couchant en feu, avait succédé le morne silence d'un firmament de cendre; ça et là pourtant, des braises mal consumées rougeoyaient dans la fumée des nuages et éclairaient le château par derrière, projetant l'arête rogue du toit, les hauts corps de cheminée, deux tours coiffées de bonnets en éteignoir, l'une carrée, l'autre ronde. Ainsi éclairé, le château semblait une ruine calcinée, derrière laquelle un incendie mal éteint couvait."

J-K Huysmans - En rade (folio)

Fever Ray - Here Before

11/19/2009

A rebours (2)

"La neige tombait. Aux lumières des lampes, des herbes de glaces poussaient derrière les vitre bleuâtres et le givre, pareil à du sucre fondu, scintillait dans les culs de bouteille des carreaux tiquetés d'or.
Un silence profond enveloppait la maisonnette engourdie dans les ténèbres.
Des Esseintes rêvassait; le brasier chargé de bûches emplissait d'effluves brûlants la pièce ; il entrouvrit la fenêtre.
Ainsi qu'une haute tenture de contre-hermine, le ciel se levait devant lui, noir et moucheté de blanc.
Un vent glacial courut, accéléra le vol éperdu de la neige, intervertit l'ordre des couleurs.
La tente héraldique du ciel se retourna, devint une véritable hermine, blanche, mouchetée de noir, à son tour, par les points de nuit dispersés entre les flocons."

A rebours - J.-K Huysmans (Folio)

Suicide - Cheree

11/15/2009

A rebours

"La verve sauvage, le talent âpre, éperdu de Goya le captait; mais l'universelle admiration que ses œuvres avaient conquise, le détournait néanmoins un peu, et il avait renoncé, depuis des années, à les encadrer, de peur qu'en les mettant en évidence, le premier imbécile, venu ne jugea nécessaire de lâcher des âneries et de s'extasier, sur un mode tout appris, devant elles.
Il en était de même de ses Rembrandt qu'il examinait, de temps à autre, à la dérobée; et en effet, si le plus bel air du monde devient vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, dès que les orgues s'en emparent, l'œuvre d'art qui ne demeure pas indifférente aux faux artistes, qui n'est point contestée par les sots, qui ne se contente pas de susciter l'enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante.
Cette promiscuité dans l'admiration était d'ailleurs l'un des plus grands chagrins de sa vie; d'incompréhensibles succès lui avaient à jamais gâté des tableaux et des livres jadis chers; devant l'approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d'imperceptibles tares, il les rejetait, se demandant si son flair ne s'épointait pas, ne se dupait point"

A rebours - J.-K. Huysmans (Folio)

10/21/2009

Porno

"J'ai en face de moi une version encore plus ratatinée du Monsieur Murphy de mes souvenirs, si c'est possible. En fait on dirait un matou récemment décédé et déterré par un renard de son lit éternel au fond d'un jardin. Ses yeux ont l'éclair taré du mec qui aurait pris trop de came et de calmants pour que les diverses parties constitutives de son cerveau soient désormais à même de se mettre d'accord sur l'heure qu'il est. Une coquille humaine dépenaillée et rance, propulsée par la drogue d'apparts merdiques ou de pubs pourris jusqu'au repaire de dépravation suivant, en quête de sa prochaine ingestion toxique."

Irvine Welsh - Porno (Points)

10/17/2009

Doctor Robert(s)

Cherry Vanilla : " Tous les branchés se refilaient l'adresse du Dr Roberts comme un cadeau. Les piquouses du bon docteur vous donnaient immédiatement une envie folle de baiser, ce qui lui assurait une bonne part de sa clientèle mondaine : si on aimait quelqu'un, on l'emmenait chez le Dr Roberts, pour lui faire expérimenter la chose. Et si on avait envie de baiser avec quelqu'un, on l'emmenait chez le Dr Roberts; l'effet des piqûres ne se faisait pas attendre, l'envie de baiser nous prenait, et hop! C'était une adresse utile, un lieu de ralliement."

Extrait d'Edie - recueil de témoignages par Jean Stein & George Plimpton ( Christian Bourgeois )

10/06/2009

Un jeune homme chic (3)

" Jeudi 14 avril 1977
Maintenant, le punk s'essoufle ou se commercialise. Une nouvelle période s'amorce, celle de l'After punk qui oscille entre la glace bleue (Ice blue) et le vide le plus total. Parlons du vide, de l'ennui, du désespoir, et encore à quoi bon? Pourquoi ce besoin du vide, cette quête du néant, comme un cigarette qui refuse de se consumer? Seul le désespoir vaut d'être vécu. Aujourd'hui j'ai voulu faire une interview d'Yves Adrien, mais la machine a refusé d'enregistrer sa voix car elle avait de la haine pour lui, alors je suis resté là devant ma feuille blanche, peut-être que c'est ça, après tout, l'After punk."

Alain Pacadis - Un jeune homme chic (Denoël)

10/05/2009

Novövision (2),(3)

"A 11 heures du matin, les réverbères dispensent cette lourde lumière orangée qui s'écrase sur la neige. C'est dans ce décor que je goutte ma première journée d'exil. Et clarté diffuse/ciel métal, je me sens pareil à un extraterrestre visitant une Europe grippée."

"OK, je vais monter un groupe avec Edwige : nous serons les Sonny & Cher synthétiques, nous chanterons les yeux clos, le groupe opérera sous le nom d'Air World et donnera ses interviews dans les aéroports. L'image sera factice et internationale, le son Diskö-Larsen et les lyrics du pur Pulp mutant : confession d'espionne se shootant au cobalt, duel de bolides nucléaires, amours d'été sur plages du 21ème siècle, bref, Air World sera le groupe fun de l'Ère Froide."

Yves Adrien - Novövision (Denoël)

10/02/2009

Novövision

Je suis persuadé d'avoir lu ce passage, à l'identique, dans Un jeune homme chic d'Alain Pacadis : "Iggy Pop, deux soirs de suite, tendit ses muscles, les tendit à vide, prenant sur la scène du Palace une série de poses qu'on eût pu à plus d'un égard qualifier de plastiques : il y a eu des chansons abdominales et des chansons dorsales, un medley moins solaire qu'un plexus, un jeté battu et synthétique, un " en garde de trois quarts " amnésique, et, pour le final, un total assaut frontal du genre " portrait du junkie repenti en gymnaste "." Seulement je ne sais pas où.

Yves Adrien - Novövision (Denoël)

9/30/2009

Un jeune homme chic (2)

"St Mark's Place, un pèlerinage : c'est là au Dom, qu'Andy Warhol et le Velvet Underground ont présenté le premier spectacle total multimédia, The Exploding Plastic Inevitable, en 66, avec Lou Reed, un speed freak qui vous berce en vous décrivant les scènes les plus sordides de la grosse pomme, Lou Reed, aiguilles et champagne, Rolls Royce et poubelles. John Cale qui fait grincer son violon comme une mécanique infernale actionnée non pas par l'électricité mais par du sang humain. Nico, une grande Walkyrie blonde, une cathédrale gothique où Dieu est remplacé par Satan."

Alain Pacadis - Un jeune homme chic (Denoël)

9/24/2009

Un jeune homme chic

Ça commence comme ça : "1977 : une année clef dans l'histoire de notre culture... de notre vie. Depuis plusieurs mois, on sent dans l'air comme une vibration vague : des mouvements qui, il y a un an encore, n'étaient que des épicentres marginaux, des courants underground. Mais maintenant c'est au grand jour que nous allons pouvoir nous afficher, désormais nous allons pouvoir nous afficher, désormais nous allons pouvoir montrer au monde nos faces blafardes et nos coeurs couleur de ténèbres car OUR TIME IS UP."

Alain Pacadis - Un jeune homme chic (Denoël)

9/23/2009

Une jeunesse

"Et leur rêve était si fort, si violent leur désir d'échapper par la musique à ce qu'ils pressentaient de leur vie, que Bellune percevait souvent les stridences des guitares et les voix qui s'éraillaient comme des appels au secours."

Patrick Modiano - Une jeunesse (Folio)

9/15/2009

Le cauchemar climatisé

" Le Désert de Gobi ! Ma tête se mit à tourner. Il n'aurait pu trouver l'image plus exacte pour décrire l'effet que ce son organisé avait sur mon esprit. Ce qu'il y a de curieux dans la musique de Varèse, c'est qu'après l'avoir écoutée, vous gardez le silence. Ce n'est pas une musique à sensation, comme le croient les gens, mais une musique qui vous emplit d'une sorte de crainte respectueuse. C'est une musique qui vous ébranle, certes, si vous tenez à ce que la musique ait sur vous une action apaisante et rien de plus. C'est cacophonique aussi, si vous estimez que la mélodie est tout. C'est une musique qui vous porte sur les nerfs bien sûr si vous êtes incapable de supporter qu'une dissonance ne finisse pas par être résolue. [...] Varèse cherche à provoquer un bouleversement cosmique."

Le cauchemar climatisé - Henry Miller (Folio)

9/02/2009

La vie tranquille

"Août fleurit après tous les arbres, une fois que tous ont leurs fleurs, en une nuit. Comment se tenir au faîte de ce mois, connaître durant une seconde ce vertige d'août avant septembre ? Bois, plaines mures, falaise chauffées, se tenaient immobiles dans une stupeur surnaturelle au sein de laquelle s'élaboraient le septembre et l'octobre."

La vie tranquille - Marguerite Duras ( Folio )